Quand on vendait La Peau de l'Ours

PAR GUY HABASQUE

Des jeunes gens s'étaient réunis pour acheter des oeuvres d'inconnus,
puis ils organisèrent une vente publique qui fut un des premiers triomphes de Picasso

La collection de La Peau de l'Ours fut, à coup sûr, une des plus originales du début du siècle tant par sa constitution que par son fonctionnement. Sa brève histoire vaut d'être contée.

Quelques jeunes gens, unis par des liens de famille ou d'amitié et par une certaine affinité de goûts, décidèrent un beau jour de 1904 de constituer une collection de tableaux afin de « garnir, orner les murs de leurs logis ». Comme la plupart d'entre eux n'avaient alors ni le temps ni l'argent pour fonder une collection personnelle, ils entreprirent d'en former une indivise. L'idée initiale de ce projet revient à André Level, un homme de goût et de culture, dont le nom est aujourd'hui un peu oublié, mais dont le souvenir reste vivace dans la mémoire de ses amis. Sous son impulsion, fut créée une association en participation dont les buts furent énoncés en ces termes dans les statuts officiels :

  1. La constitution pendant une période de dix ans d'une collection de tableaux, principalement d’œuvres importantes de peintres jeunes ou commençant à peine à arriver à leur notoriété.
  2. La jouissance des dits tableaux dans certaines conditions.
  3. Leur revente aux enchères publiques (Extraits des statuts de l'association, datés du 24 février 1904).

André Level accepta de s'acquitter des fonctions de gérant. Disposant de plus de temps que les autres, étant surtout en relations plus suivies qu'eux avec les jeunes peintres, il fut chargé en particulier du choix et de l'achat des toiles. Autour de lui, entrèrent dans l'association: M. Georges Ancey, le baron de Curnieu, MM. Robert Ellissen, Maurice Ellissen, Jules Hunebelle, Jacques Level et Félix Marchand, chacun pour une part, cependant que MM. Emile et Maurice Level s'inscrivaient pour une part « conjointement et indivisément, mais avec partage, entre eux, à leur gré, de la jouissance des tableaux. » (Extraits des statuts de l'association). A ces huit parts, en furent bientôt ajoutées trois autres, l'une pour M. Frédéric Combernale, une autre indivise pour MM. Jacques et Jean Raynal, une enfin pour M. Edmond Raynal (Acte additionnel de participation ; non été, mais probablement de 1904), aucun associé ne pouvant d'ailleurs devenir possesseur de plus de deux parts, celle souscrite comprise (Extraits des statuts de l'association).

Le fonctionnement de cette association était très simple, mais évidemment assez inhabituel pour des collectionneurs. Chaque associé s'engageait à verser 250 francs par an et par part. Les achats étaient effectués sur proposition du gérant et avec l'assentiment de la majorité d'un comité restreint comprenant trois membres : le gérant (qui en faisait partie de droit et pour toute la durée de l'association) et deux autres membres renouvelables, élus pour deux ans auxquels était adjoint un suppléant en cas d'empêchement ou d'absence de l'un d'entre eux. Une réunion des associés se tenait annuellement à Paris, du 1er au 15 février, pour entendre le compte rendu des opérations de l'année écoulée, vérifier les comptes et nommer les membres du comité soumis à élection. En ce qui concerne la jouissance des tableaux, enfin, le système suivant avait été établi. Deux fois par an et, au plus tard, dans la première quinzaine de février et de juin, les associés suivant un ordre d'inscription résultant d'un tirage au sort unique effectué après signature des accords, étaient invités à choisir, au cours d'une réunion, parmi les tableaux achetés celui ou ceux qu'ils gardaient en dépôt pendant la durée de l'association, chaque part donnant droit à un numéro tiré au sort. Etant donné l'importance inégale des oeuvres acquises, plusieurs tableaux pouvaient être groupés par le comité pour former un lot. En outre, l'association étant purement amicale, l'échange entre deux membres d'un tableau ou d'un lot contre un autre était toujours possible sur simple présentation d'une lettre d'avis au gérant. (Extraits des statuts de l'association).

Pourquoi les collectionneurs de La Peau de l'Ours avaient-ils choisi de n'acquérir que des oeuvres modernes ? Ils s'en expliquèrent eux-mêmes plus tard, sous la plume (anonyme) de l'un des leurs, dans le catalogue de la vente : « Les belles œuvres du passé étant déjà presque inaccessibles, ils se laissèrent aisément persuader, jeunes la plupart et fondant espoir en l'avenir, de faire confiance à des artistes jeunes aussi ou récemment découverts. Il leur semblait honorable de courir les risques que comportent les choses nouvelles plutôt que ceux, non moins redoutables, du faux, du truqué, du surfait. N'observaient-ils pas, en paraissant aller de l'avant, la tradition même des bonnes époques, moins attentives au passé qu'à la mise en valeur du présent et à la préparation de l'avenir et plus préoccupées de la formation des styles que de leur classification et de leur momification dans les musées » (Préface du catalogue de la vente).

Il semble aussi que l'influence personnelle d'André Level ne fût pas étrangère à ce choix. Leur acte de courage et de foi n'en est pas moins sympathique, et cela d'autant plus qu'aucun espoir de lucre ne venait le ternir. En effet, si quelques-uns des membres considéraient qu'il eût été normal de partager tous les bénéfices de la vente prévue à l'expiration de l'association, comme ils s'engageaient à en partager les frais si elle se soldait par un déficit, la plupart d'entre eux refusèrent de tirer entièrement profit (les avantages que pourrait éventuellement leur procurer leur flair, trouvant plus élégant d'y associer les artistes eux-mêmes, généralement pauvres et démunis de ressources. Sur proposition de M. Robert Ellissen, les dispositions suivantes avaient donc été incluses dans les statuts à l'article « liquidation » : si le produit net de la vente finale devait être inférieur au montant total des cotisations, le partage serait fait proportionnellement aux versements. Si le produit net était supérieur, chaque associé retirerait d'abord ce qu'il avait versé, puis, au maximum, l'intérêt composé à 3½% de ces sommes. S'il restait un solde, 20% en seraient attribués au gérant en rémunération de ses services, et 20% réservés pour être répartis à tels ou tels peintres, familles ou associations de peintres qu'il y aurait lieu de déterminer. (Extrait des statuts de l'association). Et, effectivement, lors de la vente, 12 641 francs… 49 centimes (!) somme coquette pour l'époque, furent redistribués aux artistes. (Extrait des comptes de liquidation).

Ainsi fonctionna La Peau de l'Ours durant dix ans, André Level, infatigable, rendant visite aux peintres et choisissant les toiles qui allaient orner les logis de ses amis. Peut-être pourrait-on lui reprocher d'avoir été un peu trop éclectique dans son choix. Le catalogue de la vente ne comprend pas moins de soixante noms d'artistes divers, de tendances parfois fort opposées, et naturellement de valeur très inégale. A côté de ceux de Van Gogh et de Gauguin ou de Picasso et de Matisse, nous trouvons ceux d'Emile Bernard, de Maurice Denis, de Paul Ranson, Henri de Groux, Filiger, etc. ou ceux d'artistes jamais sortis de l'ombre ou retombés dans l'oubli tels que Jean Blette, Albert Braul, Duvieux, Grass-Mick, et quelques autres. Cet éclectisme n'assurait pas une grande unité à la collection, mais il faut se rappeler qu'il ne s'agissait point d'une collection particulière et que le gérant, n'étant pas seul en cause, devait quand même tenir compte des goûts des autres membres. Finalement, lorsque les œuvres furent rassemblées pour la vente, elles formèrent, une sorte de panorama, lacuneux certes, mais non dénué d'intérêt, de la peinture du début du siècle. Comme le disait la préface du catalogue : « telle quelle ‑‑ et pour peu d'instants rassemblée ‑ elle [cette collection] constituera peut-être un abrégé, non sans maintes lacunes, des recherches sincères et personnelles auxquelles se sont livrés des peintres, ces dernières années. Abrégé est trop dire encore : aperçu seulement, des tendances et des réalisations d'une époque particulièrement féconde dans son ardeur et sa hardiesse » (Préface du catalogue de la vente).

Cet aperçu, pour dire le vrai, était plutôt celui de l'état de la peinture aux environs des années 1904-1905 que celui de la peinture en 1914. En effet, si quelques cubistes y étaient représentés : Picasso, Metzinger, La Fresnaye, Herbin, ils l'étaient ‑ excepté un paysage du second et la Nature morte aux anses du suivant ‑ par des œuvres antérieures au Cubisme. Picasso, en particulier, dont on relevait pourtant douze œuvres au catalogue, n'était représenté que par ses périodes bleue et, rose, péricules qu'affectionnait d'ailleurs tout spécialement André Level. (cf. à ce sujet : André Level : Picasso, coll. des « Artistes Nouveaux », Crès, Paris, 1928). Outre les Picassos, le gros de la collection, si l'on peut dire, était formé d’œuvres des Nabis d'une part ‑ avec qui un des membres entretenait des relations dès avant 1904, des Fauves de l'autre. Parmi les premiers citons Bonnard, Vuillard, Sérusier, Maurice Denis, K.X. Roussel ; parmi les seconds Henri Matisse, un des mieux représentés avec Picasso (dix toiles), Derain (quatre toiles et un dessin), Vlaminck, Van Dongen, Girieud, Friesz, Marquet et Puy. Les autres noms connus de la collection étaient ceux de Van Gogh (Fleurs dans un verre), Gauguin (Le Violoncelliste, portrait de M.F. Schnek1üd), Pissarro (La Côte Sainte-Catherine à Rouen, aquarelle de 1883), Signac, Cross, Odilon Redon (trois dessins et deux pastels), Forain, Constantin Guys (douze dessins), Flandrin, Manguin, Maillol (un portrait de femme) ; Rouault, représenté par trois aquarelles de 1906, Utrillo par quatre paysages, et enfin Marie Laurencin par quatre œuvres dont deux toiles de sa meilleure période. Le principal intérêt de la collection résidait en dernière analyse dans les Matisses et surtout les Picassos, ce que la vente allait d'ailleurs démontrer avec éclat.

Cette vente était inévitable ; elle avait été fixée statutairement. Elle n'en fit pas moins naître des regrets parmi les associés. « Pourquoi ne point l'avouer ‑ reconnaissait le préfacier ‑, l'acquisition de certains des tableaux que recense ce catalogue n'a pas été sans hésitation, sans appréhension même. » (Préface du catalogue de la vente). Pourtant nombreux furent ceux qui y rachetèrent telle ou telle œuvre dont l'absence les eût vraiment trop cruellement privés.

Une réunion avait été prévue à l'article 5 des statuts pour la fin de 1913 afin de fixer l'époque et les conditions de la vente finale aux enchères (Extrait des statuts de l'association). Celle-ci fut arrêtée au lundi 2 mars 1914. Une exposition particulière eut lieu le samedi 28 février et l'exposition publique le dimanche 1er mars, de 14 à 18 heures. Un excellent catalogue, diffusé par les galeries Bernheim-Jeune et E. Druet, fut édité à cette occasion dont un certain nombre d'exemplaires étaient illustrés de seize reproductions hors texte d'une qualité exceptionnelle pour l'époque.

Cette vente, annoncée dès le mois de janvier par la plupart des grands quotidiens, revêtit une importance que n'avaient certes point prévue les fondateurs de La Peau de l'Ours. Elle fut, en fait, un des principaux événements artistiques de 1914. Tous les journaux en parlèrent et seuls le Salon des Indépendants et la représentation à l'Opéra du Coq d'Or et de Pétrouchka par les Ballets russes de Diaghilev lui ravirent la vedette. C'est que, comme le soulignait André Warnod dans Comœdia, c'était la première fois que l'on voyait en vente publique un ensemble aussi complet d'œuvres modernes, des œuvres tout à fait d'avant-garde, et dont les auteurs appartiennent ou appartenaient il y a très peu d'années, à ces « fous » dont les foules vont rire au Salon des Indépendants. (André Warnod : La vente de La Peau de l'Ours in Comœdia, 3 mars 1914, p. 3 en entier).

La vente elle-même eut lieu le 2 mars dans les salles 7 et 8 de l'Hôtel Drouot et fut dirigée par Me Henri Baudoin, assisté des experts J. et G. Bernheim-Jeune et E. Druet. Mais laissons la parole à André Warnod qui en donna le lendemain un compte rendu particulièrement détaillé :

La vente commença hier à deux heures sous la direction de Me Henri Baudoin, qui présida les débats, sec, précis et nerveux : il y avait beaucoup de monde, et du monde qu'on n'a pas coutume de voir à l'Hôtel Drouot. Les marchands de tableaux et les amateurs étaient nombreux. La jeune peinture intéresse bien plus qu'on ne croit. Il y avait aussi un grand nombre d'artistes ; ceux qu'on vendait, leurs camarades et leurs amis ; des cubistes, Gleizes et Metzinger, La Fresnaye ; des poètes, Mario Meunier, Alfred Lombard, d'une élégance de dandy, qui est grimpé sur la banquette et se cramponne à la barre d'appui, Max Jacob, vêtu d'une houppelande rouge ; André Salmon suit attentivement la vente et prend des notes ; des journalistes, des curieux. (André Warnod, Ibid., Comœdia, 3 mars 1914).

D'autres chroniqueurs relevaient aussi la présence de Mesdames Maurice Raynal et André Salmon, du prince Bibesco, de MM. Vollard, Théodore Duret, Joachim Gasquet, et de plusieurs marchands allemands parmi lesquels MM. Thannhauser de Munich, Alfred Flechtheim de Dusseldorf, Gaspari de Munich et Gutbier de Dresde.

Il est intéressant de noter quelques-uns des prix atteints par les œuvres ‑ compte tenu de l'importance respective de celles-ci, ils nous renseignent d'une manière suggestive sur la cote commerciale des différents artistes et sur leur faveur auprès du public. Pour les apprécier à leur exacte valeur, il ne faut toutefois pas oublier qu'ils furent payés en francs-or, et que, selon la parité pratiquée actuellement, il faut donc les multiplier par 200 environ. Certains peintres dont la cote est aujourd'hui très élevée virent leurs œuvres enlevées à assez bas prix. Ce fut le cas de Bonnard dont l'unique tableau ne dépassa pas 720 francs, de Derain dont les toiles partirent à 210, 300 et 420 francs, de Dufy (160), La Fresnaye (300), Friesz (de 130 à 550), Marie Laurencin de qui un Groupe de cinq personnes fit 475 francs, mais dont une des bonnes natures mortes, Echarpe, fleurs, éventail resta à 250, Metzinger dont le paysage cubiste n'atteignit que 100 francs, ses deux autres toiles restant à 80 et 55, Utrillo dont aucune oeuvre ne dépassa 400 francs, Vlaminck (170) et de Rouault dont les trois aquarelles firent respectivement 205, 180 et 170 francs. Des prix moyens, mais honorables furent réalisés par les oeuvres de Van Dongen, Segonzac (800), Flandrin, Forain (1150, 850, 820, etc.). Puy, Vallotton, Guys, KX Roussel (de 300 à 1100), Odilon Redon dont les deux pastels firent chacun 1300 francs et de Marquet dont les paysages montèrent à 1500 et 1600. Mais les plus hautes enchères furent assurément celles atteintes par les Matisses et les Picassos. Alors que les toiles de Gauguin et de Van Gogh s'enlevaient à 4000 et 4200 francs, celles de Matisse ne descendaient pas au-dessous de 600 et plusieurs montaient à 1850, 2400 et même 5000. Quant à Picasso, il se signalait comme le grand triomphateur de cette vente. L'Homme à la houppelande une ancienne toile encore signée « P.R. Picasso », fit 1350 francs, cependant que des oeuvres de la période bleue, pastels ou toiles, s'enlevaient à 700, 1100 et 1350, des Fruits dans une écuelle à 1200, une aquarelle intitulée Contemplation à 1900, un Clown à cheval de l'époque rose à 2600 et Les Trois Hollandaises, souvenir de son voyage en Hollande de 1905, à5200 francs. Mais le véritable clou de la vente était le célèbre tableau des Bateleurs, aujourd'hui à l'Art Institute de Chicago, qui, mis à prix à 8000, atteignit la somme considérable pour l'époque de 11 500 francs. Cette énorme toile de 2 m. 25 de haut, sur 2 m. 35 de large, qui avait été acquise par André Level pour 1000 francs et qui était revenue à M. Robert Ellissen, n'avait pourtant pas eu de chance. Aucun des logis des associés n'étant assez grand pour la recevoir, elle resta roulée plusieurs années dans une remise jusqu'à son achat en ce mois de mars 1914 par M. Thannhauser, le directeur de la galerie de Munich qui, du reste, héros de la journée, l'eût ‑ nous dit un chroniqueur – « volontiers payée deux fois plus cher ». (Seymour de Ricci, La Peau de l'Ours, in Gil Blas, 3 mars 1914, p. 4, B.)

La plupart des journalistes rendirent compte de cette vente avec une sympathie bienveillante ou amusée, mais certains d'entre eux, ennemis jurés de la peinture moderne, s'indignèrent des prix atteints, notamment par les Picassos et de la publicité gratuite faite à cette manifestation par leur confrères. Un certain Maurice Delcourt par exemple, pauvre scribe totalement oublié aujourd'hui, qui doublait Tabarant dans sa chronique artistique de Paris-Midi et qui avait, après la lamentable histoire du Salon d'Automne de 1912, déclenché une grande offensive contre les « indésirables étrangers », responsables à ses yeux de la décadence de l'art français, faillit en périr de fureur. Parmi les articles indignés ou bellement ironiques qu'il écrivit à ce sujet, nous en citerons un, intitulé Avant l'Invasion, qui donne une assez bonne idée du ton employé alors par les ennemis de l'art moderne.

Il semblerait à des observateurs superficiels et à demi renseignés que les Allemands aient, en art, réussi citez nous cette besogne de désorganisation où ils s'efforcent dans tous les domaines de notre activité, aidés en cela, hélas, par une faible fraction de ces bons Français dont Gohier considère l'ensemble avec trop de parti pris, comme les fourriers de l'invasion germanique.
Les
Cézanne Mappe, Van Gogh Mappe, Gauguin Mappe, écrites par les uns, éditées par les autres, vendues en France par les cousins des premiers ne font-ils pas, dans les rangs des snobs, leurs ravages ? Tant de jeunes peintres, plus pressés d'être célèbres et de jouir que d'édifier une œuvre, ne s'ingénient-ils pas à imiter exclusivement ce qui fit que Cézanne, Gauguin, Van Gogh, ne furent que des ratés – « de génie » bien entendu !
Enfin les mœurs allemandes elles-mêmes ne participent-elles pas, de façon intime à la vie des pseudo-rénovateurs de l'art français (ceux qui virent samedi et   hier à l'Hôtel Drouot, aux Indépendants, M. Max Jacob et tant d'autres défenseurs de l'art effarant que le Salon d'Automne tente d'officialiser, me comprendront) ?
Or, une nouvelle preuve de cette ingérence allemande est éclatante. C'est cette vente, dite de
La Peau de l'Ours qui vient d'avoir lieu à grand fracas et qui a trouvé, chose curieuse, dans les journaux les plus français une publicité gratuite alors que toute autre vente, normale, eût dû y sacrifier un gros budget.
Des « gros prix» y ont été atteints par des oeuvres grotesques et informes d'indésirables étrangers et ce sont des Allemands qui, comme nous n'avons cessé de le prédire, et pour cause, depuis quinze jours ont payé, ou poussé jusqu'à ces prix.
Leur plan se précise. De naïfs jeunes peintres ne manqueront pas de tomber dans le piège. Ils imiteront l'imitateur Picasso, qui pastichant tout et ne trouvant plus rien à imiter, sombra dans le bluff cubiste, ils s'ingénieront à faire des bonshommes en bois comme M. Flandrin, ou des pochades informes comme M. Marquet. Ainsi les qualités de mesure et d'ordre de notre art national disparaîtront-elles peu à peu, à la grande joie de M. Thannhauser (sic) et de ses compatriotes qui, le jour venu, n'achèteront plus des Picassos, mais déménageront gratis le Musée du Louvre que ne sauront pas défendre les snobs aveulis ou les anarchistes intellectuels qui se font leurs complices inconscients. L'argent qu'ils ont dépensé hier aura été bien placé. (Delcourt
 : Avant l'invasion, in Paris-Midi, 3 mars 1914, p. 2, D.).

Pauvres collectionneurs de La Peau de l'Ours ! Comment ne s'étaient-ils pas rendu compte qu'en favorisant des peintres modernes, ils précipitaient la déchéance de leur pays et faisaient le jeu de l'étranger ? Pour nous, en tout cas, ils restent bien sympathiques et si nous avions un reproche à leur adresser, ce serait plutôt de n'avoir pas encore été suffisamment à l'extrême pointe du bon combat.     G. H.

Si vous voulez en savoir davantage

Il n'existe, à notre connaissance, aucune bibliographie du sujet. Les sources nous ont été obligeamment fournies par M. Robert Ellissen qui a bien voulu nous communiquer les statuts et les différents actes officiels concernant la collection, et par M. André Lefèvre.